Le matin

Après que mes doigts eurent fini de remuer le café, mes yeux lirent, distraitement, l’inscription sur la cuillère. Ils virent « IKEA made in P. Republic of China ».
Ma mémoire se réveillait doucement et elle me rappelait que Ikéa est une entreprise européenne. Alors que ma conscience faisait encore ses étirements, mon intellect travaillait déjà. Et après quelques mûres réflexions, ma petite voix me dit ainsi : « Tu te rends compte, même les petites cuillères ne sont pas européennes ! A ce rythme, l’Europe ne va plus rien produire d’autre que des sans-emploi. Mais comment ferons-nous pour acheter une petite cuillère si le travail, et donc l’argent, n’existe plus pour pouvoir remuer un café, si toutefois on peut encore se permettre d’en acheter ? »
Ma conscience finissait sa série de « talons-fesses » et nous rejoignait à table. Quand elle fut informée de la discussion, elle frappa de mon poing la cuillère et entraîna le reste de mon corps à réagir.
« Bon, on s’habille et on va sur le Net ! Vous, grammaire et orthographe, réveillez vous vite ! Toi, inspiration, trouve-nous quelque chose de simple et réfléchit. Vous, petits doigts, allez caresser les touches au lieu de gratter le crâne ! »
En chemin, j ‘entendais l’intellect et l’inspiration discuter des grandes lignes et des détails. Par moment ils riaient, mais la colère les ramenait à leur travail. Enfin installée devant l’écran, la mémoire relisait les notes de ses collègues et dicta aux doigts :
« Européennes, Européens, soyez vigilant(e)s lors de vos achats ! Demandez aux yeux de bien lire la provenance des produits. Ordonnez aux mains de reposer tout ce qui vient d’Asie ou d’Outre-Atlantique… Bref, tout ce qui n’est pas Européen. Ces produits entraînent les licenciements massifs que nous connaissons actuellement dans nos entourages. Si vous ne voulez pas être licencié à votre tour, agissez en conséquence ! Boycotter ! Parlez ! Résistez ! Luttez ! »
L’intellect relu les mots et proposa encore ceci « Certaines, certains, diront que ces gens ont droit à un travail comme nous et qu’il serait injuste de les en priver. Certes ! Mais il est plus injuste de les faire travailler à un coût dérisoire par les patrons européens ( ?!) qui vous ont ou vont vous licencier !!! »
La petite communauté relut le texte et s’estima contente du travail.
Mais une question la taraudait « Ce texte sera-t-il suffisant ? Elle l’ignorait. L’avenir le lui dira. En attendant, elle se posait une autre question : Comment allons-nous acheter du café ? Le paquet est vide et le porte-monnaie aussi. Donc, elle se remit en quête d’un emploi qui n’était pas pressé de l’embaucher.

J.O.